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Le Résumé de Ma vie Sous le Régime de Khmer Rouge

De Phnom-Penh au Paradise

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Tout d’abord je me permets de vous dire en quelques mots un peu de mon milieu familiale pour que vous puissiez imager / comprendre l’impact sur ma vie du régime communiste de Khmer Rouge (KR) au Cambodge entre 1974 et 1979. Je suis issue d’une famille assez privilégiée. Mes parents menaient une vie bien aisée. Ma mère avait toujours du personnel pour l’ aider aux tâches ménagères, la cuisine et même pour garder les enfants. J’étais mariée avec deux filles (4 ans et 20 mois à l’époque). Mon premier mari travaillait pour l’UNESCO, et j’étais professeur d’anglais dans un lycée à Phnom Penh.

Le 17 avril 1974 pendant que nous applaudions le défilé des soldats de KR dans les rue de Phnom Penh, capital du Cambodge, nous n’avions aucune idée que c’était le commencement d’une vie horrible et affreuse pour nous. Tout le monde était si heureux en pensant que c’était la fin de la guerre civile qui durait déjà depuis trop longtemps et qui avait crée beaucoup de souffrance pour nous et nos compatriotes.  Hélas, quelques heures plus tard, notre  misère commençait. Les KR nous ordonnaient à quitter la ville pour 3 heures seulement et de ne rien emporter avec nous pour qu’ils puissent rechercher des soldats républicains qui se cachaient. Cet ordre était valable pour toutes les villes, petites ou grandes, dans tout le pays. Bien entendu, les gens obéissaient et faisaient ce qu’ils étaient ordonnés à faire.

J’ai quitté ma maison avec ma mère qui devenait aveugle faute de soins indispensables après l’opération de ses yeux, mes deux filles, 3 sœurs et 2 frères. Mon père, un de mes frères et mon mari (1er mari) n’étaient pas avec nous. Mon père étant colonel en chef d’un régiment de 2 mille soldats était en 1ere ligne de combat, et a été massacré en même temps que les autres officiers lorsqu’ils se sont rendus. Mon mari qui était à Paris pendant la prise du pouvoir des KR,  avait été triché par les KR à retourner au Cambodge, et lui aussi avait été tué au prison de Tuol-Sleng – comme je l’ai appris plus tard.

Cinq heures passaient, un jour passait, deux jours…trois jours…….on s’était maintenant rendu compte que c’était un trajet sans retour. Les KR tiraient des rafales de mitraillettes en l’air pour nous forcer à avancer sous une chaleur intense du soleil de feu (avril est le mois le plus chaud de l’année – entre 33 – 40oC). (hyperlink a photo). Les enfants pleuraient de soif et de faim ; les vieillards étaient épuisés ; les femmes enceintes accouchaient de leur bébé le long de la rue; les jeunes forçaient les portes des maisons tout au long de la rue, dont les propriétaires avaient été évacués avant nous, pour chercher la nourriture, …….. De temps en temps des scènes insoutenables se présentaient à nous, comme par exemple des cadavres en putréfaction de ceux qui discutaient les ordres ou refusaient de satisfaire les caprices des KR ; or encore des vieillards qui suppliaient qu’on ne les abandonne pas; des enfants ça et là pleuraient ayant perdus leurs parents ; des blessés qui étaient en train d’être opérés ont été forcés de quitter les hôpitaux et ils pouvaient à peine se tenaient debout avec des plaies non encore refermés, …. C’était extrêmement douloureux et effrayant. Tout le monde était dans un état physique lamentable et dans un état d’âme de parfaite impuissance. Personne ne pouvait venir en aide aux autres – nous étions face à une situation inextricable – une mission impossible.

En fait, les KR avaient l’intention d’éliminer les riches, les intellectuels, les hommes instruits comme les docteurs, les ingénieurs et professeurs dont la plupart vivaient en ville. Pour les KR ces gens faisaient partie d’un régime dictatorial qui était corrompus et exploitaient les pauvres. Les KR ont détruit tous ce qu’ils pensaient faire partie de ce régime, à savoir les immeubles, les voitures de luxe, les villas, etc.… Par conséquence, il y avait que 2 professions pendant le régime de KR : les agriculteurs et les soldats.

Pratiquement d’un mois plus tard, totalement épuisés nous arrêtions  dans un village où les KR nous avaient intégrés à la vie des habitants. Mais pour nous distinguer des villageois, on nous appelait ‘Nouveau Population’ (NP). Puisque c’était la saison sèche, notre famille et les autres familles des NP ont creusé des canaux d’irrigation, des mares, des digues, et coupaient les arbres dans les forêt et les jungles pour faire place à des vergers. Pendant la saison des pluies, on nous réveillait à 4 heures du matin pour aller travailler dans les champs pour planter le riz. Nous avons eu le droit de revenir à maison à environ 7 heures du soir pour manger, puis nous subissions à des séances de lavage des cerveaux de 9 hrs – 11 hrs, et aprè quelques heures de repos, et nous devions de nouveau nous réveiller à 4 hrs du matin. C’était ainsi pendant toute la moisson. Tout le monde devait planter le riz, et nous avions pour repas un petit bol de porridge de riz avec du sel, et finalement on nous réduisait le repas à 2 cuillères à soupe de porridge claire 2 fois par jour. Cela allait sans dire que tout le monde devenait très maigre et extrêmement exténué.

Je ne parviens pas à me débarrasser de quelques souvenirs terribles. Par exemple, lors d’un voyage en train au cours duquel on nous déplaçait de Takeo - un province du sud, à Battambang qui se situe dans le  nord du pays pour que nous ne puissions pas organiser une insurrection contre les KR. C’était un long trajet de trois jours et 2 nuits (le train roulait à peut-être 30 km à l’heure – trop chargé), les wagons étaient bondés et nous étions entassés comme dans les boîtes de sardines. La plupart de nous ne pouvaient même pas s’asseoir. Dans notre wagon de plus 150 personnes, un bébé est mort et dans le wagon suivant une femme âgée est également décédée. L’autorité refusa d’arrêter le train faute de temps et de sécurité. A la plainte des autres voyageurs, et après une longue et cruelle agonie les familles des morts n’avaient pas d’autre option que de jeter les corps par la fenêtre du wagon. Avec un cœur pesait d’angoisse, tout le monde devenait silencieux pendant longtemps en se demandant qui serait la prochaine victime. Mon coeur était lourd de chagrin pour les familles des morts. D’ailleurs, j’avais presque perdu mes filles dans la jungle pendant ce même trajet (une longue histoire). Je dois avouer qu’il est encore pénible de raconter même maintenant presque 30 ans après.

Avec le temps, de plus en plus de NP mourraient non seulement à cause de la famine, de la maladie, d’une sorte de peste, ou encore de l’épuisement, mais surtout à cause des massacres perpétués par les KR. Les KR tuaient les gens en prenant comme prétexte des choses parfaitement ridicules comme par exemple  porter des lunettes, savoir lire, savoir ouvrir la porte d’une voiture, ou même avoir une tâche blanche sur le poignet (causé par le port de la montre). Pour eux, tous ces signes indiquaient que la personne appartenait à une classe riche et dictatoriale. De temps en temps, un homme avec un visage blanc d’effroi, tremblé d’émotion avait été défilé dans le village avec les mains ligotées derrière le dos. Il était encadré par les  KR armés de grandes machettes.  Cette scène effrayante se servait comme une sorte d’avertissement à nous. C’était terrifiant, car tout le monde savait qu’ils allaient décapiter cet homme. C’était un pouvoir absolu, même au niveau de chef de village. En un mot, nous vivions du jour le jour, sans savoir ce qui allait bien pouvoir nous arriver pendant la nuit ou le lendemain.

Alors vous vous demandez : ‘comment Var était-elle arrivée à survivre?’ Ce n’était pas facile. Il fallait avoir de la présence d’esprit ainsi que de rester attentive à des ruses des KR. Ils nous testaient à l’improviste tous les jours. J’ai réussi en 2 occasions à berner les KR. La première fois, l’un d’eux m’avait donné une feuille de papier à lire, après une rapide réflexion, je la tenais à l’envers, et lui demandait ce qu’il voulait que je fasse avec cette feuille. Il rirait et me disait que j’étais stupide d’essayer de lire avec la feuille à l’envers. La deuxième fois, une de mes anciennes élèves me trouvait devant un KR et comme d’habitude elle m’appelait selon la tradition khmère ‘Maîtresse’,et il était trop tard pour qu’elle puisse se rendre compte qu’elle avait fait un terrible erreur – lourde de conséquence pour moi. The KR me regardait de la tête au pied, et…. Mille pensées traversaient mon esprit…… je devais réagir très vite. Je m’efforçais de paraître indifférente et commençais à m’adresser à lui en souriant: ‘qu’est ce que vous en pensez, lui demandais-je, c’était ma deuxième profession d’être maîtresse (heureusement le mot ‘maîtresse’ pour l’enseignant est le même mot que la ‘voyante’ en Cambodgien/Khmer), et j’étais une des meilleures voyante de la ville’. En entendant ça, le KR me demandait de lire dans sa paume de sa main et de lui prédire son avenir. ‘Mon Dieu, me dirais-je, aide-moi!’. je me rappelais de ce que ma mère m’a dit une fois: ‘la plupart des paysans n’étant ni instruits ni éduqués, ils peuvent être crédule, ... on a qu’à connaître un peu de leur mentalité’. Presque tous les KR étaient jeunes paysans, certains d’eux étaient trop jeunes qu’ils ne pouvaient même pas  porter leur fusil convenablement. En m’appuyant sur mes rencontres avec les parents des élèves de toutes classes sociales quand j’enseignais tout d’abord dans une école primaire,  sur mes études de psychologie à la faculté de Pédagogie et sur quelques livres d’astrologie que j’avais lu comme passe-temps, j’arrivais à le tromper suffisamment pour le convaincre que j’étais vraiment une voyante. Je pense que ce jour Dieu était avec moi. A cause de ce terrible incident,  j’ai pu continuer à jouer le rôle de voyante et j’ai pu en tirer quelque avantage en échangeant mes ‘dons’ contre la nourriture pour ma famille.  

Cet incident me rappelait de un de mon frère qui était lieutenant dans l’armée de mon père. Il a aussi été tué par le KR.  Un des ses anciens soldats lui a donnée spontanément un salut (à la façon militaire) devant un KR – et c’était la fin de mon frère.

J’ai été sur le point d’être tué encore 3 fois. A peine un drame venait-il de s’achever qu’un autre commençait. D’ailleurs, il y avait tant d’évènements épouvantables que je ne peux vous tous mentionner dans cet résumé. Par exemple, je n’ai pu rien faire pour aider ma fille de 7 ans qui était attachée à un arbre et battue devant de moi. Son crime a eu lieu vers la fin de la journée quand elle avait très fain. Elle a cueilli et mangé un petit concombre du jardin potager dans lequel elle travaillait. C’était terriblement douloureux et je suis encore complètement bouleversée aujourd’hui à la pensée.

On continuait à déplacer les NP d’un endroit à un autre. Ma famille et moi avons terminé dans un village éloigné qui se situait dans la jungle au pied de la montagne Cardamome que se sert de frontière khmero-thailandaise. En même temps, l’armée vietnamienne avait envahi le Cambodge et se battaient contre les KR qui s’était momentanément enfuis vers la montagne. Puisque je parlais le français et un peu de vietnamien, je devins vite l’amie des officiers vietnamiens. En retour, ils m’ont donné de la nourriture pour mes enfants et des vitamines et médicaments à ma mère. Evidemment, cela avait suscité la jalousie. Cette bonne chance ne durait pas longtemps. Hélas, les Vietnamiens ont du opérer un retrait stratégique et les KR revenaient et ils m’accusaient d’être une espionne à l’armée vietnamienne. Ils me cherchaient partout afin de m’arrêter pour tuer. Grâce à une bonne amie qui m’avait prévenu, je pouvais me cacher. Ma mère a du faire semblant qu’elle était très en colère contre moi car je l’avais abandonné avec les enfants pour suivre les vietnamiens. Elle pleurait (en fait de peur) et disait que j’étais une fille ingrate.  Les KR paraissaient convaincus.

Heureusement, en cachette je pouvais raccommoder les vêtements des autres et confectionner des chapeaux en feuilles du palmier dans ma chambre en échange de nourriture. Quand même cela se déroulait avec beaucoup de peur et d’inquiétude. Et j étais persuadée qu’un jour ou un autre les KR allaient me retrouver.

Un jour, une fille portant des feuilles de palmier dans sa main venait me voir, et je la recevais avec joie car cela signifiait que j’aurais quelque chose en retour pour faire nourrir ma famille et moi même. Pourtant, elle se conduisait d’une façon étrange. Elle regardait à gauche et à droite en chuchotait. Je commençais à m’inquiéter pour ma sécurité, mais elle m’assurait que c’était une bonne nouvelle pour moi. En bref, son frère, YOM qui connaissait la frontière khmero-thailandaise comme sa poche et qui venait d’arriver de la Thailande avec pour mission de chercher la famille d’un ancien pilote d’helicopter khmer qui habite à cet époque dans une province thailandaise. Par hasard, la femme de ce pilote avait le même prénom que le mien, et elle avait aussi deux filles presque du même age que les miennes ainsi qu’une tante aveugle. J’avouais à la fille que je n’étais pas la femme de ce pilote, mais elle ne me croyait pas. Elle était convaincue que j’avais peur d’une ruse et que je n’avais pas confiance en elle. Elle croyait sans aucun doute que j’étais cette femme. Après qu’elle fut partie, ma mère et moi avons discuté. Si c’était Les KR, ils n’avaient pas besoin d’utiliser la ruse, ils venaient directement m’arrêter parce qu’ils avaient déjà le prétexte. Il se pouvait que la fille soit honnête et uniquement voulait aider son frère à accomplir sa mission. En réalité, j’en avais assez de vivre dans une telle situation. J’avais décidé que j’aurais plus de chance d’échapper aux KR en partant plutôt qu’en restant cachée.

Quelques jours plus tard, les Vietnamiens revenaient et les KR encore une fois s’enfuirent vers la montagne. Et la soeur de Yom est alors revenue me voir - toujours avec des feuilles de palmiers à la main. Je décidais à suivre le plan de son frère. Yom me disait qu’il était impossible d’emmener ma mère, et j’étais d’accord avec lui. J’avais donc décidé de prendre avec moi mes 2 filles et une de mes soeurs, en laissant deux autres sœurs pour s’occuper de ma mère et les autres.

Yom me suggérait que nous devrions profiter de l’occasion du départ des KR avec leurs familles pour voyager avec eux en faisant passer pour des KR. On est ainsi rassemblé  dans son village situé non loin du mien, et à la tombée de la nuit tous les villageois (environ plus de cent personnes  - enfants et adultes) qui étaient tout ses parentés sont partis avec nous vers la frontière, à pied, sauf pour quelques vieillards qui étaient autorisés à monter dans les charrettes à boeufs.

Comme Yom l’avait prévu, les KR entendaient les bruits des charrettes de notre groupe. Et d’un peu de temps, nous entendions au loin  des bruits étranges des oiseaux nocturnes. Yom nous disait que c’était les KR qui avaient inventé ces bruits pour se communiquer entre eux. Heureusement, Yom pouvait les comprendre et répondait que nous aussi étions des KR en évacuation.

 Quelques heures après Yom annonçaient que nous étions entrés dans les zones de mines et de pièges, et que tout le monde devait marcher en fil indien derrière lui – mon coeur battait si vite et je n’osais même pas respirer.  Plus loin Yom nous a signalé les grands trous dans le sol recouverts par des branches dont les fonds desquels étaient plantés par des pointes en bambou. Ces trous servaient comme pièges pour les gens qui essayaient de s’échapper vers la Thaïlande. Dès que je me disais qu’il n’y avait rien de plus effrayant que cela, ma fille aînée qui était épuisée et sommeillée avait refusé de marcher et commençait à s’endormir sur le sol. Les gens passaient … j’essayais de la traîner (j’étais malade d’où je ne pouvais pas la porter). J’exaspérais de peur qu’on nous laissait seules dans la jungle parmi les animaux sauvages et sans savoir où aller. Cela semblait  une éternité quand bien lentement ma fille commençait à marcher. Grace à la bonté d’un villageois qui avait remarqué notre absence, retournait pour nous chercher, nous étions sauvées. C’était une nuit cauchemardesque !

 A cinq heures du matin, nous avons entendu les coqs chanter. Bien que j’étais totalement exténuée et avais horriblement faim, mon coeur s’était rempli de joie car je savais qu’enfin nous étions arrivés dans un village thaïlandais, et nous étions presque libre. Avant qu’il disparaisse, Yom nous avait donné quelques instructions sur ce que nous devions dire et faire quand nous rencontrerions les autorités thailandaise.

 La police thailandaise nous a envoyé en camions militaires à un camp des réfugiés qui se trouvait à presque de 40 km de la frontière. En arrivant dans le camp, exaspérée mais contente, je respirais intensément comme si je n’avais jamais été aussi libre dans ma vie. C’était la première fois depuis 4 ans que j’avais goutté de l’eau du robinet et mangé un bol de riz avec de la viande, avoir de l’électricité, voir des gens avec des vêtements propres et multi couleurs (nous portions que des vêtements noirs sous les KR) et des filles avec le maquillage, etc... Je devais me dire à plusieurs reprises que ce n’était pas un rêve.  Après cet extase, je me suis agenouillée pour remercier Dieu qui m’avait protégé et sauvé la vie et celle de ma famille. Me voilà après avoir passé des épreuves les plus rudes de ma vie, j’en suis sortie saine (pas tout à fait) et sauve. Et j’essayais de dire adieu à cette page de ma vie traumatisée par la cruauté, la lâcheté et l’atrocité des KR – je me demande si je pourrais le faire complètement car je continue à avoir des cauchemars même si c’est moins fréquemment que dans le passé alors que je suis en sécurité en Angleterre.

 Dans le camp des réfugiés, j’ai rencontré Mr Robert Ashe, un jeune anglais qui travaillait pour le Haut Commissariat des Réfugiés des Nations Unis, avec qui je me suis marié un an plus tard dans un petit village qui s’appelle ‘Paradise’ dans le département de Gloucestershire au Royaume Uni.

Voilà, la fin de ma vie sous le régime de Khmer Rouge. La vie continue …